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12.04.2008
Walter Veltroni, "Homo democraticus"

Le podium est installé, le pupitre et les micros sont prêts. Des supporteurs crient déjà son nom. Derrière la vitre, assis dans l'autocar, Walter Veltroni les contemple un moment, le regard vague. A quoi pense-t-il en scrutant comme un film muet la foule de visages, de drapeaux et de ballons verts qui l'attendent dehors ? Il pousse un léger soupir, puis se lève. Encore une pause avant de descendre, le temps d'ajuster les revers de son costume et de préparer son sourire. Le voilà à la porte du car. Il sourit, il salue. La foule s'emballe d'un coup. "Wal-ter ! Wal-ter !"
1955
Naissance à Rome.
1988
Député du Parti communiste italien.
1992
Directeur du quotidien "L'Unita", jusqu'en 1996.
1996
Ministre de la culture dans le gouvernement de Romano Prodi.
2001
Maire de Rome ; il sera réélu en 2006.
2008
Candidat du Parti démocrate aux élections législatives des 13 et 14 avril.
Le leader du centre gauche aura ainsi parcouru les 110 provinces d'Italie, au cours d'une campagne marathon en autocar vert, jusqu'aux élections législatives des 13 et 14 avril. Loin des effets de manche, des chemises ouvertes et des bons mots inégalement raffinés de son adversaire tribun, la bête de scène Silvio Berlusconi. Le style Veltroni est modeste : costume cravate sombre et sobre, lunettes d'intellectuel, voix ferme et posée, visage rond, humour sage, sourire rare. Emporté juste quand il faut pour chauffer la foule. Polémique, mais sans jamais citer le nom du "candidat du camp d'en face", qu'il ne nomme que par périphrases.
Les Italiens ont accolé à Walter Veltroni un adjectif : "Buonista". De bonne volonté. "La bonté érigée en idéologie", interprète Gaetano Quagliariello, proche de Berlusconi. De Veltroni, on dit aussi : "Une main de fer dans un gant de velours." En d'autres termes : méfiez-vous du buonista.
Au cours de ses sept années à la tête de la mairie de Rome, fort d'avoir su redonner une énergie spectaculaire à la Ville éternelle endormie, le buonista avait juré qu'il arrêterait la politique. Qu'après deux mandats à Rome, son destin ne serait plus en Italie, mais en Afrique, pour une cause humanitaire. L'Afrique attendra. "Mon programme de vie reste le même, confie Walter Veltroni lors d'un arrêt de son bus de campagne. Je ne veux pas vieillir avec la politique. J'ai dû rester parce que mon rêve devenait réalité : la création du grand Parti démocrate (PD)."
Le 14 octobre 2007, 3,5 millions de citoyens portent Walter Veltroni à la tête de ce nouveau parti, né de la fusion des Démocrates de gauche (ex-communistes) et de la Marguerite (ex-démocrates-chrétiens de gauche). Le nouveau héros qui suscite l'engouement populaire est un animal politique d'un genre très nouveau pour l'Italie : un Homo democraticus qui définit son parti comme n'étant "pas de gauche mais réformiste, de centre gauche", plus proche du modèle américain ou de la "troisième voie" blairiste que du socialisme européen : "Un Parti démocrate américain à l'italienne."
En éliminant les petits partis de la gauche radicale, Walter Veltroni a provoqué à lui seul ce tremblement de terre dans la politique italienne : il a mis fin à l'alliance ingérable des douze partis de gauche qui a précipité la chute de Romano Prodi, le chef du gouvernement sortant ; il a contraint Silvio Berlusconi à réduire de son côté ses alliances à droite, et dessiné ainsi les contours d'un bipartisme à même de rendre le pays gouvernable.
Son habileté politique vient de loin. Il est formé dans la meilleure des universités, au Parti communiste italien (PCI). Il prend sa carte dès le lycée, emporté par l'indignation collective contre la guerre du Vietnam, avant de poursuivre une carrière dans la hiérarchie du parti. Un destin étroitement mêlé à celui de son rival de toujours et frère ennemi, Massimo D'Alema, ex-président du conseil et ministre sortant des affaires étrangères. Ils ont l'un et l'autre dirigé L'Unita (le quotidien du parti), mené la transformation progressive du PCI, été ministres dans les gouvernements de Romano Prodi. Mercredi 9 avril, à Naples, ils sont apparus ensemble sur le podium, soudés dans la campagne. Mais entre D'Alema, le communiste rigoureux passé au socialisme européen, et Veltroni, l'expert en communication tenté par la démocratie américaine, le courant passe mal.
Pour Walter Veltroni, la politique ne va pas sans l'image. Au lycée, il se spécialise en technique du cinéma et de la communication. "Un diplômé en fiction !", adore ironiser Silvio Berlusconi. Chargé de la communication au Parti, il apprend à devenir ce grand communiquant qui, chef du Parti démocrate, inaugurera une nouvelle imagerie des meetings : il pose devant un paysage de l'Ombrie, dans la verdure italienne, loin des scénographies traditionnelles de la gauche avec places monumentales, drapeaux et musique. Un petit air mitterrandien de "force tranquille"...
La vraie passion de Veltroni, c'est le cinéma. "La seule chose qui l'occupait plus que les manifs pour le Vietnam", se rappelle son ami d'enfance et actuel porte-parole, Roberto Roscani. Obsédé par la mémoire de son père, mort quand il avait 1 an et figure de la RAI (télévision publique) où il avait dirigé le premier journal télévisé, le jeune Walter s'engouffre dès qu'il peut dans le noir des salles de Rome.
Directeur de L'Unita, ce communiste atypique invente le premier les fameux "plus produits", dont raffolent les journaux d'aujourd'hui : avec le quotidien, des cassettes de film. Dans l'imaginaire des ex-communistes italiens, Easy Rider, de Hopper, Zabriskie Point, d'Antonioni, ou Sur les quais, d'Elia Kazan, c'est L'Unita de Walter Veltroni.
C'est une autre bizarrerie de l'Homo democraticus : l'éclectisme. Veltroni, marié et père de deux filles, s'intéresse à tout. A la politique, au cinéma, à l'Amérique, à la musique pop, à la littérature, à l'Afrique. Il a écrit un livre sur Robert Kennedy, une préface à une biographie de Barack Obama, des essais politiques, un carnet de voyage en Afrique, des romans et nouvelles... "Veltroni est populaire parce qu'il est un mélange, analyse Ezio Mauro, directeur du quotidien de centre gauche La Repubblica. Il vient de la politique mais ne parle pas comme un professionnel de la politique ; il vient de la gauche mais construit un parti qui ne s'adresse pas qu'aux gens de gauche."
Qu'est-ce que le Parti démocrate ? Un comique populaire, Crozza, ironise sur sa manie du "mais aussi". Walter Veltroni se dit proche des socialistes français, dont son ami Bertrand Delanoë, venu le soutenir en meeting... mais refuse aussi d'intégrer l'Internationale socialiste : "Pour que nous y soyons, dit-il, il faudrait que l'Internationale socialiste change son nom, cesse de s'enfermer dans une idéologie, élargisse son spectre. Comment imaginer une maison démocrate sans les Etats-Unis ?" Dans l'Italie de gauche, l'Homo democraticus à l'américaine fait parfois perdre son latin.
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