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11.05.2008

Le vrai temps de la rupture

08/05/2008 N°1860 Le Point Nicolas Baverez

Rien n'illustre mieux la situation paradoxale de Nicolas Sarkozy, un an après son élection dans l'euphorie, que son intervention télévisée du 24 avril. Elle est sans nul doute la plus maîtrisée depuis son accession à la présidence, la plus conforme à la fonction de chef d'Etat, la plus en phase avec la situation du pays et de l'opinion. Mais elle est aussi la plus défensive : le président n'a rétabli le contact avec les Français qu'en reconnaissant de nombreuses erreurs.

L'équation de ce premier tournant du quinquennat s'organise autour d'un paramètre, d'une variable et d'une inconnue. Le paramètre, c'est l'ampleur du malentendu qui s'est creusé entre Nicolas Sarkozy et les Français. Il se résume à deux constats : Nicolas Sarkozy avait admirablement pensé sa campagne, mais insuffisamment réfléchi à la fonction présidentielle, qui ne peut être placée sous le signe de la transgression ; il a semblé considérer son élection comme le point d'aboutissement d'une aventure personnelle alors que les Français entendaient qu'elle marque le point de départ du redressement de la France. La variable, c'est le président, qui, au terme de cette autocritique sans précédent, a créé les conditions d'un nouveau départ pour les réformes comme pour son gouvernement. L'inconnue demeure la stratégie de modernisation du pays, dès lors que le projet d'une médecine douce faisant l'économie d'une thérapie de choc a été pris à revers, d'un côté, par la perte de légitimité du président et le désordre gouvernemental, de l'autre, par la crise financière qui se traduit par la baisse de la croissance (1,5 % en 2008, 1,2 % en 2009), la hausse de l'inflation (3 % en 2008), l'aggravation des déficits et de la dette publics (3 % et 65 % du PIB en 2008).

Le bilan des réformes est aujourd'hui faussé par l'impopularité du président et la violence de la crise financière. Le début du quinquennat est pourtant très loin d'avoir été vide ou inutile. Le traité de Lisbonne a ouvert la voie à une relance de l'Union. Le contentieux accumulé avec les Etats-Unis et les démocraties occidentales a été purgé, sans aligner la diplomatie française sur la désastreuse politique extérieure des néoconservateurs américains. L'assouplissement du temps et du contrat de travail, la démocratisation de la représentativité des syndicats, l'alignement des régimes spéciaux de retraite, la normalisation de l'exception fiscale française en Europe, le soutien aux PME, l'autonomie des universités ont posé les jalons d'une reconstruction d'une offre française compétitive. Il faut remonter à 1974 et 1981 pour trouver autant de réformes durant la première année d'une présidence.

Force est cependant de constater que la rupture promise n'a pas eu lieu, le président ne parvenant pas à se libérer de certains noeuds de la pensée unique. La première ambiguïté concerne l'offre productive, qui s'est vue occultée par la question du pouvoir d'achat : le blocage du niveau de vie n'est pas la cause, mais la conséquence du mal économique français ; la hausse du pouvoir d'achat ne peut plus découler de la mobilisation de richesses fictives via l'endettement public ou privé, mais seulement de l'augmentation de la production, elle-même fonction de la hausse du volume et de la productivité du travail. La deuxième touche au capitalisme et aux entreprises, qui continuent à nourrir une critique endémique sur l'existence et la répartition du profit, alors que le redécollage du pays se joue tout entier autour de la multiplication des entrepreneurs et la diffusion d'une culture du risque et de l'innovation. La troisième est à chercher dans la révérence pour l'Etat, qui explique le retard pris dans la réforme du secteur et de la dépense publics, avec pour conséquence un déficit de 2,7 % du PIB en 2007, alors que la majorité des pays de la zone euro-Allemagne en tête-sont à l'équilibre ou en excédent. La quatrième est liée à la tentation protectionniste, indissociable de l'hostilité à l'intégration européenne, qui affleure dans le domaine agricole ou encore dans l'embardée du projet d'Union méditerranéenne. La cinquième découle de la réticence persistante à dire aux Français la vérité (sous-estimation de la crise financière et surestimation des perspectives de croissance). La dernière a trait à l'illusion volontariste qui postule un primat absolu du politique allant de pair avec la foi dans un démiurge et l'infantilisation des acteurs économiques et sociaux.

L'acte 2 des réformes a pour condition la réhabilitation de la fonction présidentielle mais surtout la clarification de la stratégie de modernisation. Nicolas Sarkozy dispose de la légitimité politique pour le faire. Il en a aussi le devoir, tant il a contracté une dette vis-à-vis des Français. Parce qu'ils se sont mis en mouvement en 2007 en faisant le pari de la modernisation. Parce qu'ils l'ont pris au sérieux en acceptant le risque de son projet de rupture. La dégradation de la conjoncture mondiale et du climat politique constitue une occasion unique de recadrer l'entreprise de redressement de la France. En renonçant à multiplier les réformes pour se concentrer sur celles qui sont essentielles et les réaliser pleinement, contrairement à l'ersatz de service minimum. En assumant le choix d'une thérapie de choc dans les domaines clés du marché du travail et de la maîtrise des dépenses publiques. En évacuant le mirage d'un changement miraculeux porté par un homme providentiel pour entreprendre le travail austère et patient de pédagogie du corps social. Le temps du rêve et de l'hyperprésidence n'est plus, mais faut-il le regretter ? S'ouvre le temps de l'action réelle dans un environnement difficile, celui où la politique se décline en volonté, en courage et en ténacité, celui où le président ne peut pas tout et où la décision dépend de l'engagement des citoyens. En bref, le vrai temps de la rupture

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