12.05.2008

John Elkann à la tête de l'empire Agnelli

Irina de Chikoff 12/05/2008 | Mise à jour : 11:50 |
En début d'année à Rome, le jeune John Elkann assiste à une exposition consacrée à son grand-père Gianni Agnelli, lui-même petit-fils et successeur de Giovanni Agnelli, le fondateur de la dynastie.
En début d'année à Rome, le jeune John Elkann assiste à une exposition consacrée à son grand-père Gianni Agnelli, lui-même petit-fils et successeur de Giovanni Agnelli, le fondateur de la dynastie.
Crédits photo : OLIVERIO ENRICO/OLYMPIA/SIPA

Mardi, John Elkann, le petit-fils de Gianni Agnelli, décédé en 2003, prendra les rênes du clan familial. À 32 ans, cet homme élégant, préparé à ce destin dès le plus jeune âge par son grand-père, est considéré comme l'un des patrons au monde les plus prometteurs.

C'est un vrai Piémontais, d'une courtoisie extrême, mais distante. Comme son grand-père Gianni Agnelli. Pourtant, il ne ressemble pas à l'Avvocato. Il en a les manières raffinées, la précision dans le choix des mots, l'élégance naturelle ; mais, à le voir, longiligne, comme inachevé, on se demande s'il n'est pas trop fragile pour devenir lion, loup, oiseau de proie, un condottiere . Son regard, avec un je-ne-sais-quoi de traqué, n'est pas non plus celui d'un prédateur. Il le tient peut-être de son père, un écrivain. Ou bien de sa mère, Margherete, la fille cadette de Gianni Agnelli, peintre et rêveuse de rimes. À 32 ans, John Elkann a gardé sa silhouette de héros stendhalien, mais ceux qui le connaissent bien savent que le jeune homme n'est plus Fabrice à Waterloo, ne le fut peut-être même jamais. Discret, réservé, prudent, il parle peu en public, ne se met jamais en avant, sans rechercher l'ombre non plus. Au début, lorsqu'il fut désigné par son grand-père comme son dauphin, les huissiers du Lingotto le siège historique de Fiat l'appelaient le «giovanetto», le jeune homme. Mais, très vite, ils ont reconnu en lui, un membre de la razza padrona. Celle des Agnelli, depuis que l'ancêtre, le sénateur Giovanni, a fondé la dynastie en 1899. On l'appelait le Cavaliere. Son petit-fils et successeur son propre fils est mort à 43 ans, décapité par une pale d'hydravion fut l'Avvocato.

John Elkann, diplômé du Politecnico de Turin, doit encore conquérir, à la tête du holding familial, le droit de porter le surnom d'«Ingeniere».

Il est né à New York. Il a vécu au Brésil, en Grande-Bretagne et en France, avant de rejoindre Turin à l'âge de 18 ans. En ce temps-là, il n'était pas encore destiné à prendre les rênes du groupe industriel et financier le plus puissant d'Italie. Mais il était entendu que le jeune homme, l'aîné des trois enfants de Margherete d'un premier mariage elle en aura cinq autres en épousant en deuxièmes noces Serge de Pahlen entrerait dans la commandite familiale.

L'héritier désigné par l'Avvocato était son neveu, Giovannino, fils de son frère cadet Umberto. Tout réussissait à Giovannino, les affaires comme les amours. On l'appelait le «garçon d'or». À l'instar de son oncle, il roulait à tombeau ouvert, faisait du ski, du yachting, adorait le football et dévorait la vie à belles dents. Mais, à chaque génération, comme dans les tragédies grecques, les Agnelli sont rattrapés par les Érynnies.

À 33 ans, Giovannino est frappé par un cancer fulgurant. C'était en 1997. John venait d'avoir vingt et un ans. Son grand-père, foudroyé, n'hésite pas. Il en fait son successeur. Parce qu'il est convaincu d'avoir décelé chez son petit-fils la fibre des affaires. D'ailleurs, son ami Henry Kissinger, qui connaît John depuis ses 12 ans, soutient qu'il a tout pour devenir un leader. À ceux qui s'inquiètent du jeune âge du futur président, Gianni Agnelli répond que lui-même n'avait que 22 ans lorsque son grand-père l'a propulsé à la vice-présidence du groupe.

Quant à son propre fils, Edoardo, qui ironise sur cette cooptation de John au conseil d‘administration, l'Avvocato ne juge même pas nécessaire de lui répliquer. Que pourrait-il dire à Edoardo, sinon que ce n'est sûrement pas à lui, triste papillon moitié mystique moitié hippy, qu'Agnelli va confier l'avenir de la société ?

Fou d'informatique comme la plupart des jeunes de sa génération, John commet sa première bévue en sortant de l'École polytechnique de Turin. Il pousse son grand-père, dubitatif, à investir dans le Web. L'échec sera retentissant. John en tirera la leçon durant les vacances d'été : il assemble des Fiat 500 au fin fond de la Pologne. Sans protester. Il ne jouera plus jamais à l'enfant gâté.

Aux stages en usine succéderont des années de formation, sans privilège, aux États-Unis, chez General Electric mais aussi en France, au Japon et en Grande-Bretagne. L'Avvocato veille personnellement à l'éducation de son dauphin. Il lui concocte un véritable parcours du combattant. Il lui transmet également ses goûts sportifs. Les matchs de football. Pour soutenir la Juventus, fleuron du groupe. Le ski à Saint-Moritz. Les sorties en mer, au large de la Corse. Il l'emmène à Rome en audience auprès du pape, lui fait rencontrer les personnalités qu'un Agnelli se doit de connaître. Tout ce que son propre fils a rejeté, refusé.

Edoardo, dans le même temps, poursuit son naufrage. En 2000, sa bohème s'achève par un suicide. Il se jette dans le vide du haut d'un viaduc. John est au plus près de son grand-père. Il dira sobrement : «Je resterai au côté de mon grand-père jusqu'à sa mort.»

L'Avvocato s'est éteint en 2003. John, en orbite, n'est pas encore prêt pour devenir le chef du clan. Celui-ci est composé de quelque 250 membres de la famille ou alliés. Gianni Agnelli riait en disant que la tribu devenait de plus en plus nombreuse. Il n'en voulait à personne d'avoir bon appétit. Il aimait ceux qui ne faisaient pas la moue à l'existence. Mais les affaires, au moment où le patriarche disparaît, périclitent.

John peut s'appuyer sur les plus anciens collaborateurs de son grand-père, mais il sait déjà qu'il devra prendre lui-même des décisions, en urgence, au pire moment pour redresser la situation. Pendant trois ans, elle restera périlleuse, puis le groupe tout entier va sortir de la crise. En osant, au lieu de se recroqueviller. En investissant, au lieu de se replier. Avec des nouveaux administrateurs. Tout le mérite n'en revient pas à John et il ne le prétend d'ailleurs pas. Son oncle, Tiberto Brandolini d'Adda, est un fier appui. Ses cousins, Alessandro et Andrea, également. Mais, année après année, le jeune homme démontre que Henry Kissinger ne se trompait pas dans son jugement. Son grand-père non plus.

En tant qu'investment manager, il travaille au désendettement du groupe. En 2004, le magazine américain Time le situe parmi les vingt hommes d'affaires les plus prometteurs du monde. Au moment même où il devient le vice-président de Fiat. Deux ans plus tard, John assume la vice-présidence des deux holdings du clan pour les investissements financiers, IFIL et IFI.

Précis, peu prolixe mais toujours pressé, il va à l'essentiel sans perdre de vue la stratégie dont il a une vision claire. Dans un contexte économique souvent flou. Les mots qu'il emploie témoignent de cette logique qu'il poursuit : création de valeur, projets de longue durée, attirer des gens de talent, concilier tradition et avenir.

En roulant les «r», comme tous les Agnelli, John utilise avec une aisance croissante le «nous» qui fait de lui, de plus en plus lisiblement, le représentant de la famille. Elle va connaître de nouvelles turbulences lorsque la mère de John assigne devant le tribunal civil sa propre mère, la veuve de Giovanni Agnelli, Donna Marella ainsi que trois dirigeants du groupe, pour captation d'héritage. John en est affecté mais, par décence, ne signera pas une lettre rédigée par le clan pour dénoncer le comportement de Margherete. Il dira seulement : «Je ne la comprends pas. Elle se trompe. En 2004, la fille cadette de l'Avvocato s'était montrée satisfaite de la façon dont avait été réglée la succession de son père. Et elle l'avait fait savoir publiquement. C'était l'année du mariage de John Elkann. Comme son grand-père, il a épousé la fille d'un prince italien. Une fête royale fut organisée sur une des îles Borromées, propriété de la famille de sa fiancée. Depuis, John et Lavinia ont eu deux enfants. Deux garçons.

Lorsqu'il joue avec eux, John ne veut plus penser au destin des Agnelli qui, à chaque génération, payent aux dieux anciens le tribut de leur splendeur. D'une fortune trop insolente.

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