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01.07.2008

Bernard Kouchner, un ministre à contretemps

Bernard Kouchner, le 29 octobre à Singapour.
AFP/ROSLAN RAHMAN
Bernard Kouchner, le 29 octobre à Singapour.

Dans sa jeunesse, il s'est comparé à Rastignac. Le voilà au Quai d'Orsay depuis un an. Il a 68 ans, le menton toujours volontaire. Mais un petit air de désappointement flotte, une gêne qui le fait s'agiter. Il était censé incarner les "valeurs" dans la diplomatie de Sarkozy : il s'est retrouvé à multiplier les esquives, les acrobaties verbales. Tout en restant, fait observer un diplomate britannique, "l'une des rares personnes qui continuent à dire : il faut se préoccuper des drames qui surviennent loin de nous".

Il a eu un fouillis de paroles contradictoires, de phrases inachevées, emberlificotées. "Faites-le taire, faites votre boulot, il dit des conneries !", s'énervait un diplomate en septembre à l'ONU, s'adressant à l'entourage de Bernard Kouchner, alors que le ministre était entouré de micros.

Sur le Tibet, quelques jours après la répression meurtrière à Lhassa, il a dit à la télévision : "Les Chinois ont fait des progrès formidables" sur les droits de l'homme, ajoutant : "Evidemment, ce ne sont pas des progrès lorsque l'on tire dans les rues." Il se met parfois aux abonnés absents. Il s'est arrangé pour ne pas accompagner Nicolas Sarkozy à Tunis en avril, et il s'est abstenu de dîner à l'Elysée avec le colonel Kadhafi en décembre. Il a laissé le champ libre à la jeune secrétaire d'Etat Rama Yade, qui cherchait à exister, qui l'agace profondément et que le président couve.

Il y a eu sa sortie sur l'Iran, à la radio, en septembre : "Il faut se préparer au pire", le pire étant "la guerre". Il fallut rectifier, recadrer, démentir toute intention belliqueuse de la France. L'Elysée s'irrita de la bourde, fit des remontrances. Mais Sarkozy s'afficha avec Kouchner quelques jours plus tard, lors d'un jogging à New York, ce qui donna cette fameuse photo où le ministre, l'air épuisé, porte un tee-shirt marqué "Gare au Gorille".

"LES IRANIENS, ON LEUR PARLE ?"

Avec l'Iran, il a tenté, un temps, une diplomatie en solo. Un jour de juin 2007, il téléphone au conseiller diplomatique de Sarkozy, qui le surveille de près : "Les Iraniens, on leur parle ? - Oui", lui répond Jean-David Levitte. Prenant cela pour un feu vert, Bernard Kouchner rencontre à Paris, dans le secret, le négociateur iranien pour le nucléaire, Ali Larijani, par l'entremise d'un journaliste. L'Elysée tiqua, mais laissa faire. Il y a eu ses voyages en Irak, en août 2007 et mai 2008, des moments de grande perplexité pour certains diplomates, qui s'interrogeaient : à quoi bon ? "Bernard", comme l'appelle son entourage, voulait "participer au retour de l'espoir" en Irak, mais sans aller jusqu'à s'afficher avec les troupes américaines. Qui allait assurer sa protection à Bagdad ? "Je prendrai les peshmergas (combattants) !", s'énerva-t-il en réunion, avant le premier voyage. Ses entrées en Irak passent par les milieux kurdes, qu'il connaît depuis les années 1980. Au Liban, il a ses "canaux" chez certains chiites.

A propos de la Syrie et du Liban, il a mal vécu d'être court-circuité par Claude Guéant. Le secrétaire général de l'Elysée s'est rendu en novembre 2007 à Damas, accompagné du conseiller Jean-David Levitte. Kouchner se dépensait depuis des semaines en allers-retours vers Beyrouth, et voilà que ses efforts semblaient ruinés ! Il fulminait. Il déploya ses derniers arguments pendant des vacances à la plage, en Egypte, avec le couple Sarkozy-Carla. Là, il avait l'oreille du président. Le 30 décembre 2007, Sarkozy annonçait la rupture des contacts à haut niveau avec les Syriens. "Je le disais depuis des mois !" gronda Kouchner.

Avec Sarkozy, il s'entend assez bien. Ils se sont flairés. Tous deux aiment les coups d'éclat, tous deux sont bouillonnants, colériques, pleins de mépris pour ce qu'ils perçoivent comme les mauvaises habitudes du "Quai", ses "ors", son côté vieillot et engoncé. Tous deux pensent qu'au fond la diplomatie est affaire d'opérations chocs et de relations personnelles. Ce qui n'empêche pas le président de faire surveiller de près son ministre par Jean-David Levitte, diplomate de haut vol, personnage plus froid et classique. Kouchner ne manque jamais une occasion de souligner qu'en quarante ans d'activités sur la scène internationale, il connaît "la terre entière", comme le dit un diplomate.

Il apporte cela à Sarkozy, sa saga personnelle qui court du Biafra au Kosovo, une popularité qu'il entretient comme une rente. Ils partagent une vision du monde faite d'atlantisme et de la volonté de faire barrage à la menace islamiste, que Kouchner appelle le "fascisme vert".

Seulement voilà, il lui aurait été plus facile d'être ministre des affaires étrangères dans la décennie 1990, cette fenêtre inespérée pour l'"ingérence", au Kurdistan, au Timor, au Kosovo. Au Conseil de sécurité de l'ONU, la Russie et la Chine protègent des dictateurs, birmans, soudanais et autres. Des nationalismes se sont soulevés. L'heure est aux résistances pugnaces contre l'imposition de normes par l'Occident, et au refus des interventions armées au nom des valeurs. L'Irak, l'Afghanistan sont passés par là. Il y a, convient Kouchner, "un retour de bâton".

Lui qui moquait jadis le "costume trois pièces" de son ami Joshka Fischer, ancien militant soixante-huitard devenu ministre des affaires étrangères en Allemagne, le voilà à son tour dans un habit étroit, une fonction où les bornes sont tracées, où le monde n'est pas "sans frontières". Est-il bien à la bonne place ? Au bon moment ?

SA NOMINATION ? "L'IMPROBABLE COURS DU DESTIN"

Après sa nomination par Sarkozy, il a jubilé. C'était, a-t-il dit devant des ambassadeurs, "l'improbable cours du destin". A New York, un soir de septembre 2007, il embrasse d'un regard la ville qui étincelle à ses pieds, du haut de la tour qui abrite le bureau de son ami Jean-Maurice Ripert, ambassadeur auprès de l'ONU : "Un bureau comme ça, tu n'imaginais pas en avoir un un jour !"

Mais il a avalé des chapeaux. Il a dû composer. Il a subi des critiques. Il réagit en "travaillant" les médias, en vertu de cette "loi du tapage" qu'il affectionne et qu'il a mise en oeuvre dans l'affaire du cyclone en Birmanie. Il s'est positionné en pointe, à l'échelle mondiale, en invoquant la "responsabilité de protéger", sans être suivi à l'ONU. Il a dépêché un navire militaire au large des côtes birmanes, qui a dû rebrousser chemin car la junte n'en voulait pas. Sur la Chine, il s'est coulé dans le discours conciliant de l'Elysée vis-à-vis de Pékin, lui qui dénonçait jadis avec force l'écrasement du Tibet. En privé, il moque la théocratie des moines, tout en déclarant souvent, en public, qu'il parle au dalaï-lama.

Hormis le Kosovo, les dossiers européens ne l'intéressent que peu. Son terrain de prédilection est la catastrophe humanitaire. Sa tentation, l'intervention armée. Dans son livre Power and the Idealists (éd. Soft Skull Press, 2005), l'Américain Paul Berman définit l'itinéraire de Kouchner comme du "guévarisme des droits de l'homme". Il écrit que c'est ce penchant pour l'action de force qui a poussé Kouchner, en 2003, à voir avant tout, dans l'invasion américaine de l'Irak, un moment de "libération" d'un peuple opprimé par une terrible dictature. Selon Berman, les motivations profondes de Kouchner, comme pour d'autres représentants de la génération 1968 en Europe, se situent dans une volonté constante d'être "résistant" : prendre les armes ou le maquis, comme il aurait aimé le faire s'il en avait eu l'âge, en 1939-1945. Kouchner parle peu de son histoire familiale, de ses grands-parents paternels raflés à Paris par la Gestapo en 1943 et déportés à Auschwitz lorsqu'il avait 4 ans. Ses intimes savent qu'elle compte.

"IL EST SECOURISTE, PLUS QUE DROITS-DE-L'HOMMISTE"

C'est animé de ce sentiment-là, le "Plus jamais ça !", qu'il a voulu faire du Darfour son dossier phare, dès son arrivée au Quai. Il avait signé en décembre 2006 un texte dans Le Monde, fustigeant la "triste tergiversation" de la France face à "la réalité du génocide". Il appelait à l'établissement, "à partir du Tchad", d'un "corridor humanitaire sécurisé par la communauté internationale". Cette idée, il la développe une fois ministre. Il prône une effraction, par la force, de la souveraineté soudanaise, une intervention à travers la frontière : l'ingérence pure ! Et quand des représentants d'ONG le contredisent lors d'une réunion, mettant en garde contre l'erreur d'analyse, il se lève de son siège et quitte la salle, furieux.

"Il est secouriste, plus que droits-de-l'hommiste", observe un diplomate. "On est allé le voir pour évoquer le glissement autoritaire dans des pays ex-soviétiques, et la politique à déployer face à cela. Il y était indifférent", raconte une responsable d'organisation de défense des droits de l'homme basée hors de France. Le long, patient, pénible effort qui consiste à codifier une politique pour pousser les régimes répressifs à s'amender, à se transformer, ne le fait pas vibrer.

En juillet 2007, il reçoit son homologue tchèque, le prince Schwarzenberg, un proche de Vaclav Havel et grand militant de la cause des dissidents cubains. Le ministre tchèque lui expose sa vision de ce que devrait être la politique de l'Union européenne à Cuba. Soudain, Kouchner s'exclame : "Ah ! Fidel ! J'ai été ça, aussi !" Il partait dans ses souvenirs, dans son voyage à Cuba en 1964, quand il dînait avec Castro. "L'entretien s'est mal passé, ça partait dans tous les sens", relate un témoin.

Kouchner voulait rééditer au Darfour l'opération de 1991 au Kurdistan irakien - le premier cas, dans l'histoire, de la mise en application de l'ingérence humanitaire par le biais d'une opération militaire autorisée par l'ONU. A Potsdam, fin mai 2007, il expose son plan. Ses homologues du G8 l'écoutent poliment. Aucun ne reprend publiquement son idée. L'Elysée non plus, qui le laisse en rase campagne.

"DES COULOIRS À TRAVERS LA FRONTIÈRE, JAMAIS JE N'AI DIT ÇA !"

C'est un moment décisif, un tournant au coeur de son expérience au gouvernement, mais qu'il rechigne à évoquer. Il réécrit parfois l'histoire : "Des couloirs à travers la frontière, jamais je n'ai dit ça !", prétend-il, assis dans le salon de la rotonde, majestueux bureau qui s'ouvre par trois baies sur le jardin du ministère.

Les accommodements, les contorsions de Kouchner sur d'autres sujets, comme le Tibet, ne sont finalement pas grand-chose en comparaison avec cela, avec cette prise de conscience, au tout début de son ministère, que ses idées, sa posture allaient se heurter à de lourdes contingences.

C'est sur le Darfour, face à un régime soudanais coupable, à ses yeux, du pire des crimes, celui de génocide, que son affichage d'un militantisme fougueux s'est brisé contre le mur des nouvelles réalités des relations internationales. Il l'a accepté. Il s'est replié sur un autre scénario, que déjà l'équipe Chirac-Villepin avait prôné : une force internationale au Tchad, aux portes du Darfour. Il a mis sur pied l'Eufor, la force militaire européenne de 3 700 soldats pour l'est du Tchad. Cette opération de "protection de civils" est son principal accomplissement de ministre. "Avec ça, il s'est mis en avant, dit une source à Bruxelles, il cherchait son oxygène face à l'Elysée, qui fait la politique étrangère."

"N'ÉCRIVEZ PAS QU'ON FAIT ÇA POUR DÉBY ! ON S'EN FOUT, DE DÉBY !"

A partir de mai 2007, Kouchner n'a plus parlé de "génocide" au Darfour. Il a décrit l'Eufor comme une action "typique de l'ingérence". Il en fait le porte-étendard de ce concept qu'il défend. Ingérence ? D'autres, en Europe, y ont vu un stratagème de Paris, le moyen de consolider un "pré carré" français en Afrique. Les Britanniques et les Allemands se sont méfiés, et n'ont contribué avec aucun soldat. Kouchner s'est beaucoup inquiété de cette perception : "N'écrivez pas qu'on fait ça pour Déby ! On s'en fout, de Déby !", a-t-il lancé un jour.

Mais quand les rebelles ont attaqué N'Djamena, début février 2008, il n'était pas opposé à l'emploi de la force aérienne française. De Washington, la sous-secrétaire d'Etat américaine, Jendayi Frazer, appelait les Français à pulvériser les rebelles déboulant du Soudan : "Bomb them ! Kill them ! Do it !", lançait-elle. Nicolas Sarkozy opta pour une aide militaire en sous-main. Les partenaires européens avaient prévenu : une intervention militaire ouverte signerait la mort de l'Eufor.

"L'ingérence, ç'aurait été d'aller au Darfour, dit un diplomate spécialiste de l'Afrique, ç'aurait été, au moins, d'imposer une zone d'interdiction de survols (pour empêcher l'armée soudanaise de bombarder des civils). Mais ça, Kouchner n'a pas pu le faire. Le Darfour n'est pas suffisamment une priorité de la communauté internationale, au moment où on est pris avec l'Afghanistan. On est au Tchad car on n'est pas au Darfour."

Interrogé sur ce point, Kouchner se cabre : "Au Darfour, il y a de l'ingérence quand même ! Une résolution de l'ONU ! Sauf qu'on n'a pas réussi... Ils (les Soudanais) ne veulent pas de nos troupes. Je ne veux pas imposer des troupes européennes partout, ce serait de l'impérialisme."

En septembre, cela fera quarante ans que Kouchner est parti pour le Biafra, aider le peuple ibo massacré par le pouvoir nigérian. De Gaulle et son "M. Afrique", Jacques Foccart, avaient conçu un plan, comme l'a raconté notamment Jean-Christophe Rufin (Le Piège humanitaire, 1993) : contrer le géant anglophone de l'Afrique en dépêchant des aides et des médecins dans la région sécessionniste, sous l'égide de la Croix-Rouge française.

Kouchner fut de ceux-là. Il cherchait de l'action, des actes de résistance, loin de Mai 68 et de ses déceptions de jeune militant communiste. Episode fondateur, qui sema les graines, plus tard, de Médecins sans frontières et de toutes les "ingérences" du docteur Kouchner, que ce soit pour les boat people vietnamiens ou les moudjahidins afghans des années 1980.

Au Biafra, il se peut que Kouchner ait servi, sans que cela soit sa motivation, les intérêts bien compris de la politique française en Afrique. Tout comme, en 1992, son voyage avec François Mitterrand à Sarajevo avait coïncidé avec la conviction du président français qu'il ne fallait pas se presser d'agir militairement contre les forces serbes. Kouchner, en alibi ?

La France a presque triplé le nombre de ses soldats déployés au Tchad, pays menacé par des rébellions chroniques. Lorsque Kouchner parle de l'Eufor, il insiste toujours sur les victimes du Darfour. Mais la masse des victimes est de l'autre côté de la frontière.

"JE SUIS MÉDECIN. J'AI TOUJOURS VOULU AGIR COMME TEL"

Dans son ouvrage Les Guerriers de la paix (Grasset, 2004), Bernard Kouchner argumente en faveur de l'ingérence. A l'appui de sa thèse, il cite la réponse faite par Goebbels, représentant du Reich, à la Société des nations, en 1933, alors qu'il était interrogé sur les pogroms nazis : "Messieurs, "Charbonnier est maître chez lui"." C'est ce que Kouchner a toujours voulu combattre. Mais au Darfour, à ce jour, les efforts de la communauté internationale ont bien peu changé la donne sur le terrain. "Ça n'est pas simple dans sa tête", dit un proche, interrogé sur la façon dont Kouchner perçoit le carambolage entre principes affichés et contenu réel de la politique extérieure. D'autres, à Paris, tiennent Kouchner pour un cynique, un faiseur d'illusions. Un beau parleur qui emploie des antiphrases, qui dit "génocide" un jour, puis rien le lendemain. Qui parle d'ingérence là où il n'y en a pas. "De deux choses l'une, estime l'un de ses plus farouches critiques, l'ancien président de MSF, Rony Brauman, ou bien Béchir (le président soudanais) est Hitler, et on ne lui sert pas la main. Ou bien il ne l'est pas, et on ne raconte pas qu'il l'est".

André Glucksmann, qui avait pendant la campagne présidentielle prôné un "ticket Sarkozy-Kouchner", est, lui, très laudatif sur un point : "S'il doit rester quelque chose du passage de Kouchner au ministère, c'est la réconciliation de la France avec le Rwanda" du président Kagamé. Kouchner, dit Glucksmann, "est allé à l'encontre de l'élite militaro-diplomatique française, à l'encontre de quatorze ans de diplomatie française plus qu'équivoque".

Bernard Kouchner laisse parfois entrevoir la conscience aiguë qu'il a des limites de son action. "Oui, je doute. Je doute du succès de mes initiatives", a-t-il déclaré en avril devant le Conseil de l'Europe. Il tisse ses réseaux, nomme des amis dans la diplomatie, pousse certains vers des hauts postes de l'ONU, soigne ses relations dans les milieux d'affaires. Anticipe-t-il un repli du Quai, un jour ? "Mon grand triomphe dans la vie, nous dit-il à l'issue d'une discussion sur l'Eufor, l'ingérence, le Darfour, c'est que j'ai "fait" la responsabilité de protéger ! C'est ce qui restera, quand je serai mort." Il balaie l'air du bras. "Ma position de ministre ? Je suis médecin. J'ai toujours voulu agir comme tel."
 
Natalie Nougayrède
Article paru dans l'édition du 02.07.08.

 

Pierre Sellal, l'homme de la France à Bruxelles

L'ambassadeur Pierre Sellal, représentant permanent de la France auprès de l'Union européenne à Bruxelles.
AFP/THIERRY MONASSE
L'ambassadeur Pierre Sellal, représentant permanent de la France auprès de l'Union européenne à Bruxelles.

Lundi 31 mai 2005, à Bruxelles, au lendemain du non français à la Constitution européenne, les fonctionnaires de l'ambassade de France auprès de l'Union européenne (UE) ont la gueule de bois. Pour l'ambassadeur Pierre Sellal, pas question de se laisser aller. "Le peuple français s'est prononcé. Il ne nous appartient pas de nous livrer à une exégèse de son vote. Ce n'est pas une raison pour raser les murs", lance-t-il à ses troupes.

Aujourd'hui, la France a remonté la pente, en promouvant le traité de Lisbonne pour remplacer la Constitution. Mais voilà que Pierre Sellal, 56 ans, a un autre non à gérer, celui des Irlandais. Comme il y a trois ans, il fait face et téléphone tous azimuts pour assurer que les priorités de Nicolas Sarkozy pour sa présidence de l'UE n'en seront pas affectées. Pierre Sellal est là pour servir la France. Quelles que soient les circonstances. Quel que soit le prince.

Pendant six mois, l'homme de la France à Bruxelles, ce sera lui. Pur produit de la filière européenne du Quai d'Orsay, cet homme chaleureux, grand amateur de bandes dessinées, dirige l'ambassade depuis 2002, après avoir été cinq ans directeur de cabinet du ministre des affaires étrangères Hubert Védrine, sous la cohabitation de Jacques Chirac et Lionel Jospin.

A partir du 1er juillet, il présidera la réunion des ambassadeurs des Vingt-Sept, qui font tourner la machine européenne et dont il est le plus ancien. Il lui appartiendra d'imaginer les compromis nécessaires et de préparer les sommets des chefs d'Etat et de gouvernement. Son interlocuteur naturel, c'est l'Elysée. "On ne survit que si on reste dans une loyauté totale de la ligne du président. J'ai bâti des argumentaires pour justifier la position de Chirac sur la Turquie et je mets en forme avec la même loyauté la position du président Sarkozy", assume-t-il.

Au prix de quelques flagorneries. Un télégramme de juin 2005 assurait que les positions de la France s'étaient imposées… alors que Jacques Chirac était "démonétisé", après l'échec du référendum. Au prix aussi de quelques doutes sur ses convictions. "Avec Elisabeth Guigou, [sous François Mitterrand], il était très proeuropéen. Sous Védrine, il était védrinien. C'est ce qu'on doit appeler un très bon haut fonctionnaire", persifle Sylvie Goulard, présidente du Mouvement européen France, qui regroupe proeuropéens de gauche et de droite.

Réaliste sur la fin du rêve fédéral, Pierre Sellal est moins pessimiste qu'un Védrine sur la capacité d'influence de la France dans l'Europe élargie. Fils d'un ingénieur des Mines de Nancy, pied-noir d'Alger émigré en métropole avant la guerre, et d'une Lorraine "aux sentiments mixtes sur l'Allemagne", il vante la vision française de l'Europe. Son humour et son charme ne sauraient masquer sa détermination et sa capacité à inventer des compromis.

"J'ai rarement vu un diplomate capable de comprendre aussi vite ce que je souhaite", complimente le président de la République. Pierre Sellal fut séduit par Nicolas Sarkozy lorsque, ministre des finances, celui-ci négocia à Bruxelles le renflouement d'Alstom. Pendant la campagne présidentielle, il conseilla le candidat UMP et fut de ceux qui lui soufflèrent de renoncer à tout référendum institutionnel.

"IL N'EXISTE PAS DE POLITIQUE ÉTRANGÈRE SI ON N'EST PAS CAPABLE DE L'EXPRIMER"

Chaque samedi, le week-end de Pierre Sellal commence par une réunion de deux heures à l'Elysée. Là, il pourra tirer la sonnette d'alarme quand la France s'engage dans un combat vain, orchestrer le jeu bruxellois, y compris le carrousel des nominations françaises. "C'est un tueur au service du Quai d'Orsay", lâche un de ses rares détracteurs.

Le soir, cet esprit cultivé, qui rêvait de devenir directeur du Louvre ou de l'Opéra de Paris lorsqu'il était à l'ENA, aime écouter de l'opéra. Brève détente pour cet habitant d'un loft dans le Marais, grand défenseur de la francophonie et de l'exception culturelle, qui privilégie travail et exercices de l'esprit. Une semaine à Chamonix, quelques jours en Provence suffisent à son été.

Ses vacances, il les a eues lors de ses "deux années sabbatiques à Rome" au début des années 1990. Sa fierté fut d'organiser la production, avec Placido Domingo, de la Tosca de Puccini sur les lieux mêmes de l'opéra, dont le deuxième acte se joue au Palais Farnèse, siège de l'ambassade de France. "Après, je pouvais partir. Vivre à Rome est la chose la plus délicieuse, mais on a très vite le sentiment d'une opérationnalité qui s'étiole."

Car Pierre Sellal veut être dans le coup, lui qui moqua son ami, l'ancien commissaire européen, Yves Thibault de Silguy : son horizon s'était soudain rétréci aux mille variétés d'aciers lorsqu'il se fit embaucher chez Usinor.

Son épouse, Sylvie Forbin, diplomate sinisante et japonisante, spécialiste de l'audiovisuel et directrice des relations institutionnelles du groupe Vivendi, n'a jamais pu l'emmener en Extrême-Orient. Il a le virus de l'Europe, où il est à la fois négociateur, homme politique et surtout "spin doctor" – conseiller en communication. "Il n'existe pas de politique étrangère si on n'est pas capable de l'exprimer", affirme-t-il. A Bruxelles, vase clos mais transparent, celui qui s'impose est celui qui argumente.

Pierre Sellal abreuve la presse, avec assez d'intelligence pour faire croire que sa présentation est objective. Qu'un correspondant français à Bruxelles cite anonymement "un diplomate", il s'agit de lui. Le Français mène aussi la bataille dans les médias anglo-saxons et s'était aussi acoquiné avec les journalistes du Financial Times. "Il y a toujours des exercices de manipulation assez savoureux, ironise-t-il. Je leur livrais des éléments quand le FT avait pour tête de Turc Peter Mandelson." Le commissaire européen était la bête noire de Gordon Brown à Londres et de Paris sur le commerce.

L'autre partie du travail, ce sont les réunions hebdomadaires des ambassadeurs et des ministres des Vingt-Sept. Le diplomate intervient sur tout. "Aujourd'hui, je suis deux fois ministre", plaisante-t-il en mars, alors qu'il remplace Rachida Dati (justice) et Brice Hortefeux (immigration) absents pour cause d'élections municipales. Il n'est pas très tendre avec les ministres sans grand poids politique. Aussi chipe-t-il la place de Noëlle Lenoir, éphémère ministre des affaires européennes de Jacques Chirac au conseil des ministres, en "oubliant" de la prévenir que la séance a repris.

Et, parfois, il mène lui-même la bataille. Longtemps, il a bloqué un accord de lutte contre la fraude à la TVA demandé par Londres, parce qu'un engagement britannique sur le budget européen n'avait pas été honoré. Les coups de fil de Gordon Brown à son homologue à Bercy, Thierry Breton, n'y feront rien. "J'ai bloqué seul. Avec l'assurance que l'Elysée ne céderait pas." Et conscient des limites de sa grande liberté politique.

Arnaud Leparmentier

Le président polonais annonce qu'il ne ratifiera pas le traité de Lisbonne

Le président polonais, Lech Kaczynski.

REUTERS/KATARINA STOLTZ
Le président polonais, Lech Kaczynski, le 3 mars 2006.

LEMONDE.FR avec AFP | 01.07.08 | 08h36  •  Mis à jour le 01.07.08 | 09h10

Voilà une nouvelle qui tombe bien mal pour Nicolas Sarkozy. Au premier jour de la présidence française de l'Union européenne, le président polonais est venu gâcher la fête : Lech Kaczynski a en effet annoncé, mardi 1er juillet, qu'il ne ratifierait pas le traité européen de Lisbonne. "Pour le moment, la question du traité est sans objet", a affirmé le président conservateur dans une interview publiée dans le quotidien Dziennik.

Le Parlement polonais a pourtant, dès avril, approuvé la ratification du traité, destiné à réformer le fonctionnement des institutions européennes. Mais, selon la Constitution polonaise, c'est le président qui ratifie en dernier ressort les traités. Aucune disposition ne l'oblige à apposer sa signature, même si le Parlement le lui a demandé.
 
LE REFUS POLONAIS S'AJOUTE AU PROBLÈME TCHÈQUE

La défection de Lech Kaczynski porte un coup sérieux aux efforts de Nicolas Sarkozy, qui entendait limiter à la seule Irlande le problème de la ratification. "La première priorité pour nous est de circonscrire le problème aux Irlandais" et de faire que les autres pays européens "continuent de ratifier", a déclaré lundi soir le président français dans une interview télévisée sur France 3. Le refus polonais s'ajoute au problème tchèque, la ratification du traité par Prague étant loin d'être acquise, en raison de l'euroscepticisme d'une partie de la droite libérale au pouvoir, à commencer par le président Vaclav Klaus.

"Il est difficile de dire comment cela se finira. En revanche, l'affirmation selon laquelle il n'y a pas d'Union s'il n'y a pas de traité n'est pas sérieuse", a affirmé le président Kaczynski. Il a souligné que le même raisonnement avait été tenu par les partisans de la Constitution au moment de son rejet par les électeurs français et néerlandais en 2005. "Et pourtant l'Union a fonctionné, elle fonctionne et elle continuera de fonctionner", a déclaré le président Kaczynski. "Bien sûr, elle n'est pas idéale, mais une structure à ce point compliquée ne peut être idéale", a-t-il ajouté. Le président polonais a également mis en garde les autres dirigeants de l'Union contre une tentation d'isoler l'Irlande. "Si on brise la règle de l'unanimité une fois, elle n'existera plus jamais. Nous sommes trop faibles pour accepter ce genre de solution", a-t-il indiqué.

LA CHARTE DES DROITS DE L'HOMME EN QUESTION

Paradoxalement, Lech Kaczynski refuse de ratifier un texte qu'il a lui-même longuement négocié avec son frère jumeau, Jaroslaw Kaczynski, alors premier ministre et aujourd'hui chef du plus grand parti d'opposition. Mais, depuis sa cinglante défaite aux élections parlementaires de novembre 2007, le parti conservateur des frères Kaczynski a repris de vieilles attitudes eurosceptiques. Ils ont ainsi accusé les libéraux, maintenant au pouvoir, de vouloir adopter à terme la Charte européenne des droits de l'homme que la Pologne, comme la Grande-Bretagne, a eu le droit de ne pas intégrer dans le traité de Lisbonne. Selon les frères Kaczynski, la Charte permettrait aux Allemands de réclamer des indemnisations pour des biens abandonnés sur d'anciens territoires allemands attribués à la Pologne après la seconde guerre mondiale. Selon eux, elle obligerait aussi la Pologne à reconnaître des mariages homosexuels.

Le traité de Lisbonne, censé rendre l'Europe plus efficace, a été rejeté le 12 juin par les Irlandais, dans un référendum, avec une majorité de 53,4 % de "non". L'Irlande était le seul pays où le texte très touffu du traité de Lisbonne, qui reprend une grande partie des réformes du projet de Constitution européenne, était soumis au référendum ; les 26 autres pays de l'UE ont choisi la voie parlementaire. Lors de leur récent sommet à Bruxelles, les dirigeants européens ont affirmé que le processus de ratification se poursuit mais ont dû accepter une demande irlandaise de ne pas chercher à surmonter la crise avant le prochain sommet, dans quatre mois, en octobre.

Marina Petrella, en grève de la vie

Sa mère se laisse mourir, elle le sait bien. Elisa allume une cigarette sans trembler. "Ce n'est même pas une crise suicidaire, c'est une baisse de l'énergie vitale. Elle boit un peu d'eau, le reste, elle s'en fout, explique calmement la jeune femme. On peut mourir de tristesse, vous savez. Je supporte parce que je n'y pense pas. On n'est pas des gens à se complaire là-dedans." Marina Petrella, 54 ans, ancienne dirigeante des Brigades rouges, attend la mort sans hâte dans une cellule de l'unité psychiatrique de la maison d'arrêt de Fleury-Mérogis (Essone). Elle a été arrêtée un peu par hasard en août 2007, alors qu'elle travaillait comme assistante sociale, après avoir passé quinze ans à reconstruire sa vie en France. Avec ses deux filles et des papiers en règle.

ÉTAT DÉPRESSIF GRAVISSIME

Le premier ministre, François Fillon, a signé son décret d'extradition le 9 juin. Elle a, sans illusions, saisi le Conseil d'Etat, qui ne rendra pas sa décision avant plusieurs mois. Marina Petrella n'attend plus rien. Le médecin de la prison de Fresnes a noté, le 11 avril, "état dépressif gravissime, douleur morale, idées de mort extrêmement prégnantes, angoisse avec vécu somatique, sensation d'avenir bouché, l'ensemble évoquant une crise suicidaire franche et très inquiétante". Le 9 juin, un autre médecin, le docteur Jean-François Bloch-Lainé, s'alarme de cet "abandon de vie" et relève qu'elle perd "2 kg par semaine". "Son état ne l'intéresse plus, s'inquiète le médecin. Mme Petrella ne se nourrit plus, ne boit plus, ne communique plus, et lâche prise dans un état de dépression important." Ses avocats demandent au gouvernement d'appliquer la "clause humanitaire" de la Convention européenne d'extradition de 1957, qui autorise à ne pas extrader une personne "en raison de son âge ou de son état de santé".

Elisa, sa fille, connaît bien la prison, elle y est née. Un 25 août, il y a presque vingt-cinq ans, à Rome. Elle y est restée dix-huit mois avant d'être confiée à Léa, sa grand-mère, qui avait au début des années 1980 toute sa famille en prison, son fils, sa fille, son gendre. Près de 60 000 personnes ont été inculpées, 5 000 ont été incarcérées pendant "les années de plomb" en Italie lors d'énormes procès, après le vote de lois spéciales. L'Italie baignait alors dans "une véritable guerre civile, bien que de basse intensité", a reconnu Giovanni Pellegrino, le président de la commission parlementaire d'enquête.

Elisa n'en garde pas un mauvais souvenir. "Quand ils sortaient de prison, les gens se retrouvaient pour comprendre ce qui s'était passé, raconte la jeune femme. On n'oubliait pas ceux qui y étaient encore, je me rappelle cette solidarité fondamentale, c'était une belle leçon de vie." Marina, sa mère, a été incarcérée huit ans avant d'être libérée sous contrôle judiciaire, la durée maximale de la détention provisoire ayant été atteinte. Elle a encore attendu cinq ans avant d'être définitivement condamnée, le 4 mai 1993, à la réclusion à perpétuité. Marina Petrella n'a pas été jugée par contumace, elle était à son procès, mais ses juges n'ont pas délivré de mandat d'arrêt. Des mois ont passé. "On ne se cachait pas, raconte Elisa. Un jour elle m'a dit, on va vivre à Paris." A Paris, il y a des amis. Sur les conseils de Mes Jean-Jacques de Felice et Irène Terrel, les infatigables avocats des Italiens, Marina écrit au procureur de Paris et aux autorités italiennes pour déclarer sa présence. Elisa est inscrite à l'école italienne, Marina est serveuse à Saint-Ouen.

"ON SE SENTAIT PROTÉGÉ"

Rome envoie une demande d'extradition en 1994. On reproche à Marina Petrella sept crimes, parmi lesquels la séquestration d'un magistrat, et surtout, en tant que membre de la direction romaine des Brigades rouges, la participation à l'organisation de cinq agressions dont l'assassinat d'un commissaire de police. "On n'a plus fait que travailler pour s'intégrer en France, explique Elisa, on se sentait protégé, on entrait dans les critères de la doctrine Mitterrand." Le président de la République avait déclaré le 26 avril 1985, devant le 65e congrès de la Ligue des droits de l'homme, que les Italiens, qui "ont participé à l'action terroriste en Italie depuis de longues années" mais "ont rompu avec la machine infernale" et se sont réinsérés "étaient à l'abri de toute sanction par voie d'extradition". La parole du chef de l'Etat a engagé la France pendant dix-sept ans, sous neuf gouvernements. Dominique Perben, garde des sceaux du gouvernement Raffarin, a rompu l'engagement en extradant au milieu du mois d'août 2002 Paolo Persichetti, un professeur de l'université Paris-VIII.

En 1994, Marina Petrella s'inscrit à un CAP de jardinier paysagiste, son dada. Il y a là Ahmed Merakchi, un homme sombre et renfermé qui gagne trois sous en entretenant les serres. Il est français d'origine algérienne, et d'abord parigot du 12e arrondissement, a fait dans son jeune temps douze mois de prison, a une grande fille et une blessure mal cicatrisée du côté des femmes.

Ils s'installent dans une résidence à Epinay-sur-Seine (Seine-Saint-Denis), elle comme femme de ménage, lui comme gardien jardinier. Ils créent un petit journal, Entre voisins. Elle, elle marque les résidents par son intelligence. Ils déménagent ensuite à la Source, un quartier difficile d'Epinay, où Marina sermonne les gamins qui brûlent les voitures. Elle travaille bientôt au centre culturel. "La vie se passait pas trop mal, sourit Ahmed. On ne gagnait pas grand-chose, mais on était heureux. Elle m'a traîné dans tous les petits théâtres de banlieue. En vacances, elle tombait en arrêt devant les belles maisons, elle savait apprécier les choses, et elle osait le dire."

Un jour, Marina lui dit qu'elle veut un autre enfant. Lui n'est pas très enthousiaste, mais finit par se laisser fléchir, à condition d'aller à la préfecture de police, avec une copie de la déclaration de Mitterrand. La préfecture ne trouve rien à signaler, Marina a d'ailleurs une carte de séjour. Emmanuella, "Emma" pour ses proches, naît le 18 décembre 1997, "le premier visage qu'elle a vu, c'est le mien", fond Ahmed.

Des manifestants défilent contre l'extradition de Marina Petrella, le 19 juin.

AFP/JOEL SAGET

Des manifestants défilent contre l'extradition de Marina Petrella, le 19 juin.

 

TOUT DOUCEMENT, MARINA SE LAISSE COULER

Mais un jour, en 2002, à 6 heures du matin, trois hommes frappent à la porte, juste après l'affaire Persichetti. Trois policiers en civil, qui analysent leurs portables et l'ordinateur. Marina fait aussitôt un courrier à la mairie pour dire qui elle est, on lui répond qu'il n'y a pas de soucis. Elle se jette bientôt dans le travail social, qui la dévore, dans le Val-d'Oise. "Elle se battait pour que les gens se prennent en charge, explique Anne Ouvrard, directrice d'un foyer de jeunes travailleurs. Pas le genre à se plaindre. Et elle ne comptait pas ses heures." Ahmed, ça l'énervait : "A table, elle nous racontait des cas très lourds, ça lui faisait vraiment du mal. Je lui disais : "Mais prend un peu de recul !""

Le 22 août 2007, Marina est convoquée au commissariat d'Argenteuil. Un an auparavant, elle avait vendu une voiture à un garage qui avait omis de faire le changement de carte grise. Elle y va, son certificat de cession à la main, avec Ahmed et Emma. "Ils lui ont demandé le nom de son père et de sa mère, raconte Ahmed, et à la troisième question : "Est-ce que vous avez des armes à la maison ?", j'ai senti que ça tournait mal." Marina est menottée, incarcérée, la cour d'appel confirme l'extradition, puis la Cour de cassation.

Son comité de soutien tempête contre le reniement de l'Etat, dans une indifférence polie. Seuls le député Patrick Braouezec et la sénatrice Dominique Voynet bataillent pour la prisonnière ; Jean-Pierre Dubois, le président de la Ligue des droits de l'homme, s'inquiète que la France propose l'asile aux guérilleros des FARC et extrade une Italienne rangée des voitures. Rien n'y fait.

Tout doucement, Marina se laisse couler, abasourdie par cette répétition de l'histoire. Elisa est née en détention, et quand Emma, 10 ans, a besoin d'elle, Marina n'a de nouveau que la perpétuité pour horizon. Quand sa mère a été arrêtée, la petite fille a passé quarante-huit heures sans parler. Un jour, au parloir, la fillette n'a plus voulu lui faire un câlin. Et puis elle n'a plus voulu venir du tout.

Ahmed se débrouille comme il peut, avec la petite. La cuisine n'est pas vraiment son rayon, et puis il gagne 1 300 euros avec un loyer de 750 euros. "On a compris qu'une machine s'était mise en route, et qu'elle se fout bien de ce qu'on est", dit-il.

Elisa a arrêté son diplôme de linguistique (italien, anglais et russe - son père aussi a appris le russe, en prison) et travaille comme hôtesse. La jeune femme rayonne de force et de maturité, mais elle est fatiguée. "Ça fait beaucoup, sourit Elisa. Il faut toujours prendre sur soi, faire mieux que tout le monde. Parce que je suis partie avec aucun bagage, ou plutôt des bagages remplis de pierres."

Marina a été placée en hôpital psychiatrique, dans un isolement absolu. Elle regarde le plafond, on la sort un quart d'heure par jour. Elle refuse toutes les visites. "Elle préfère mourir qu'être enterrée vivante, dit Ahmed, elle dit que, comme ça, ses filles pourront faire leur deuil."

Marina vient de lui envoyer une belle photo de mer, pleine de soleil. Elle a écrit au dos : "Ça aurait pu être la mer de la Crète, mais nous ne la verrons jamais. Nous avons passé de bons et de mauvais moments, mais ce n'est pas le moment de faire le bilan, contentons-nous de l'avoir vécu. Et maintenant, je te demande de t'occuper qu'Emma grandisse saine, pas obéissante ou rebelle, mais saine, avec de bons principes. Quant à toi, tu as été le dernier homme que j'ai aimé... comme je te l'avais promis." Il a toujours la lettre sur lui. Il a si peur que ce soit la dernière.

 

Franck Johannès
Article paru dans l'édition du 01.07.08.

 

Nicolas Sarkozy décline ses priorités économiques pour la présidence de l'UE

A la veille du début de la présidence française de l'Union européenne, Nicolas Sarkozy s'est expliqué pendant plus d'une heure sur France 3, lundi 30 juin, sur les priorités de son mandat. Pendant cet entretien, le président n'a pas du tout évoqué le renforcement de l'Europe de la défense, pourtant un de ses chantiers prioritaires, et ne s'est exprimé qu'en toute fin d'interview sur la crise institutionnelle provoquée par le rejet irlandais du traité de Lisbonne.

Cérémonie d'ouverture des JO : "Je donnerai ma réponse en début de semaine prochaine"

Pour Nicolas Sarkozy, "il ne faut pas pousser un peuple d'1,3 milliards d'habitants dans un nationalisme blessé. Ce qui s'est passé au Tibet a suscité beaucoup d'émotion et, en grande partie, n'était pas acceptable. J'attends beaucoup de la deuxième session de dialogue entre le dalaï-lama et Pékin. Si ça devait progresser encore (...), alors l'obstacle à ma participation serait levé". Le président a également jugé "possible" de recevoir le dalaï-lama lors de sa venue en France prévue au mois d'août.

  • "L'Europe inquiète"
Pour le président français, le "non" irlandais au traité institutionnel en est l'illustration. "Il y a eu erreur dans la façon de construire l'Europe (...). Aujourd'hui, qu'attend-on de l'Europe ? Qu'elle protège contre les risques de la mondialisation. Et ça ne marche pas". Selon un sondage BVA paru dans Ouest-France dimanche, près d'un Français sur trois est peu confiant dans la construction européenne. "Je veux dire aux citoyens français : en m'occupant de l'Europe, je m'occuperai d'eux." Le chef de l'Etat a cependant admis qu'en six mois de présidence, il "n'arriverait pas au bout de tous [ses] projets", mais qu'il espérait "créer un choc salutaire".

Reconnaissant que "le 'non' irlandais complique la tâche", Nicolas Sarkozy a estimé que son objectif est d'abord de "circonscrire le problème à l'Irlande". Le président a de nouveau expliqué qu'"il ne faut pas continuer à élargir l'Europe si on n'est pas capables de se doter d'institutions". "L'intérêt de l'Europe est de s'élargir aux Balkans. Je souhaite qu'on accueille la Croatie, donc il faut ratifier [le traité de] Lisbonne."

  • "La BCE doit se poser la question de la croissance et pas seulement de l'inflation"
"L'inflation d'aujourd'hui (...) est due à l'explosion des matières premières. Alors on ne va pas m'expliquer que pour lutter contre l'inflation, il faut monter les taux d'intérêt." La Banque centrale européenne, qui se réunit jeudi et dont M. Sarkozy a souvent critiqué les choix, devrait remonter son principal taux d'intérêt directeur dans l'espoir de freiner l'accélération de l'inflation. Le chef de l'Etat a également estimé que l'euro était surévalué de 30 % par rapport au dollar et que les dirigeants chinois géraient leur monnaie "avec une ambition politique". "Vous savez parfaitement que le yuan n'obéit pas seulement à la question de l'offre et de la demande."
  • "Une TVA à taux réduit à 5,5 % dans la restauration"
Reprenant une promesse de campagne jamais réalisée de son prédécesseur, Jacques Chirac, Nicolas Sarkozy a estimé "anormal" que la restauration sans service – la restauration rapide – soit taxée à 5,5 %, alors que les restaurants proposant un service à table sont taxés à 19,6 %. Le président français espère obtenir de ses partenaires européens de pouvoir baisser la TVA dans la restauration à 5,5 % d'ici à la fin de la présidence française.

Le président souhaite également que la TVA sur le disque ou la vidéo soit alignée sur celle du livre. Alors que le disque et la vidéo sont "des produits culturels au même titre que le livre, le livre est à 5,5, les autres sont à 19,6", a-t-il regretté. Enfin, il proposera à ses partenaires que la TVA sur "tout ce qui est écologique", notamment les immeubles de haute qualité environnementale et les voitures propres, soit abaissée à 5,5 %. "Je veux me battre pour qu'il y ait une fiscalité propre" en Europe, a déclaré le chef de l'Etat. Sur ces deux dossiers en revanche, M. Sarkozy ne compte pas sur un aboutissement d'ici à la fin de la présidence française.

  • Plafonner la fiscalité face à la hausse des prix du pétrole
Nicolas Sarkozy a une nouvelle fois défendu sa proposition de plafonner la TVA sur les produits pétroliers pour faire face à la hausse du prix du baril. "Si le prix du baril continué d'augmenter, (...) on ne va pas continuer en plus à prendre 20 % de fiscalité", a déclaré M. Sarkozy. Cette proposition de suspendre le prélèvement de la TVA à partir d'un certain niveau de prix du baril a cependant été rejetée par plusieurs pays de l'UE, Allemagne en tête. Lors du dernier conseil européen de Bruxelles, le 20 juin, la Commission a toutefois accepté que l'idée de M. Sarkozy soit examinée par l'Europe d'ici au prochain conseil, en octobre.
  • Une "politique d'immigration commune"
Plaidant pour le pacte européen pour l'immigration et l'asile, que doit présenter, les 7 et 8 juillet, le ministre de l'immigration Brice Hortefeux, Nicolas Sarkozy a déclaré qu'"on ne doit pas pouvoir régulariser globalement et, si on le fait, on doit demander l'avis de ses voisins puisqu'en régularisant chez soi, on accueille aussi ceux qui sont dans l'espace Schengen". Expliquant qu'"un réfugié politique peut présenter 27 dossiers dans 27 pays, avoir 26 'non' et obtenir un 'oui'", Nicolas Sarkozy juge aussi que "le 'non' d'un pays doit valoir pour les autres et le 'oui' d'un pays doit valoir pour les autres".
  • Le paquet énergie-climat : "le dossier le plus difficile de ma présidence"

"Un pays comme la Pologne est branchée à 90 % sur le charbon ; la France est branchée à 85 % sur l'électricité nucléaire ; (...) les Autrichiens sont à 95 % contre le nucléaire." Les divergences sur le dossier énergétique ne manquent pas. "La planète dort sur un volcan. Il faut agir tout de suite. L'Europe doit montrer l'exemple pour faire bouger les Etats-Unis, la Chine, le Brésil, l'Inde."
Nicolas Sarkozy veut fixer trois objectifs d'ici à 2020 : réduire de 30 % les émissions de gaz à effet de serre de l'UE par rapport à 1990, économiser 20 % de l'énergie consommée et amener à 20 % la part des énergies renouvelables dans la consommation énergétique européenne.

Le Monde.fr

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